Histoire de la protection de la nature et de l’environnement
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PINCHOT Gifford (1865-1946)

Gifford Pinchot, figure majeure de l’histoire environnementale américaine, incarne à lui seul, dans l’histoire des idées, la naissance d’une nouvelle relation entre l’homme et la nature. Certains le considèrent comme un penseur précurseur du développement durable.

Héritier d’une famille d’origine française installée en Pennsylvanie, il grandit dans un environnement privilégié, marqué par la réussite économique et l’ouverture intellectuelle. Son père, James, philanthrope et passionné de forêts, l’initie très tôt à la nécessité d’une gestion rationnelle des ressources naturelles, rompant avec les pratiques prédatrices de l’époque, autrefois pratiquées par sa propre famille. Cette éducation, enrichie par de longs séjours en Europe, notamment en France, façonne chez le jeune Gifford une sensibilité aiguë à la fois pour la nature et pour les enjeux sociaux.

Dès l’enfance, Pinchot manifeste une passion pour la vie au grand air, la pêche et l’observation des insectes. Mais c’est lors d’une excursion familiale dans les Adirondacks, au contact de la « wilderness », qu’il vit une expérience fondatrice, déterminante pour l’orientation de sa vie. Cette révélation, il la traduira par un engagement sans faille pour la protection et la gestion durable des forêts américaines.

La formation européenne et l’éveil d’une vocation

Après des études à Yale, où il se forme à la géologie, la botanique et la météorologie, Pinchot part en Europe en 1889 pour étudier la foresterie, discipline alors inexistante aux États-Unis. Il fréquente l’École nationale des Eaux et Forêts de Nancy, apprend l’allemand pour suivre les tournées forestières de Sir Brandis (ancien inspecteur général allemand des forêts des Indes de 1864 à 1883), et s’imprègne des pratiques européennes. Il en retient trois convictions majeures : la sylviculture est une culture d’arbres, elle peut être économiquement rentable et elle répond à un intérêt public face à la « faim de bois » nationale. Mais il prend ses distances avec les modèles autocratiques européens, affirmant la nécessité d’une adhésion populaire et d’une gestion démocratique des ressources.

De retour aux États-Unis, Pinchot refuse de reprendre les affaires familiales et se consacre à la foresterie. Il débute comme gestionnaire salarié, puis consultant indépendant, avant de se faire remarquer par ses écrits et son expertise. En 1896, il siège dans une commission mise en place par l’Académie nationale des sciences sur la forêt, où il rencontre John Muir. Cette relation, d’abord amicale, deviendra emblématique de la tension entre conservation et préservation, deux courants majeurs de la pensée environnementale américaine. [1]

L’invention de la conservation : action, pensée et combats

Pinchot devient rapidement conseiller spécial du département de l’Intérieur, puis chef du bureau des forêts, et enfin premier directeur de l’US Forest Service en 1905. Il structure ce service, développe la formation des agents, rédige le fameux « Use Book » [2] et met en place des politiques novatrices d’assistance aux propriétaires privés. Son amitié avec Theodore Roosevelt, président des Etats-Unis, lui permet d’influencer profondément la politique fédérale en matière de conservation. Ensemble, ils organisent la conférence des gouverneurs de 1908, posant les bases d’une mobilisation nationale pour la gestion des ressources naturelles.

La pensée de Pinchot se distingue par son pragmatisme et son ancrage dans la réalité sociale et économique. Il défend une gestion scientifique et rationnelle des forêts, fondée sur le bien commun et la justice intergénérationnelle. Pour lui, la conservation n’est pas une fin en soi, mais un moyen de garantir le bien-être des générations présentes et futures. Il s’oppose fermement aux monopoles industriels et milite pour une intervention active de l’État, soit par la gestion directe, soit par un contrôle efficace des ressources.

Il publie des articles (environ 150) et des livres (une douzaine) pour « éduquer l’opinion publique » et en suscitant d’autres, participant à des foires-expositions, cultivant des relations parmi les journalistes et les hommes politiques, gérant une vie sociale et mondaine très active au service de ses idées. Avec l’aide financière de sa famille, il est à l’origine de la création d’un département forestier à l’université Yale, et mit à sa disposition une forêt expérimentale dans les propriétés familiales de Milford. Il créa la Société des forestiers américains. Il fonda en 1909 l’association nationale pour la Conservation.

Pinchot n’est pas un technocrate froid. Sa foi chrétienne, profonde et militante, irrigue sa vision du monde. Il voit dans la gestion des ressources un devoir moral, une forme de « stewardship » [3] inspirée par le protestantisme social. Il prêche la responsabilité, la solidarité et la réforme sociale, convaincu que la richesse ne se justifie que par le service rendu à la collectivité. Cette dimension spirituelle, omniprésente dans ses écrits, lui vaudra autant d’admirateurs que de détracteurs, certains dénonçant chez lui un esprit sectaire et dogmatique.

L’œuvre de Pinchot ne se limite pas à la foresterie. Il s’engage dans la vie politique, devient gouverneur de Pennsylvanie à deux reprises, et défend des réformes sociales audacieuses : limitation du travail des enfants, augmentation des salaires des femmes, création d’une assurance chômage, lutte contre la corruption et les monopoles. Il crée la première agence antipollution, prend des mesures en faveur des minorités et met en place des programmes d’aide aux plus démunis. Son action inspire la création du Civilian Conservation Corps, qui emploiera des milliers de chômeurs à la reforestation et à la construction d’infrastructures publiques lors de la crise de 1929.

Sur le plan international, Pinchot milite pour une gouvernance mondiale des ressources naturelles. Il propose dès 1940 une conférence internationale sur la conservation comme fondement d’une paix durable, anticipant les débats contemporains sur le développement durable et la justice environnementale. Son influence se fait sentir jusque dans la dénomination actuelle de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) [4] .

Un héritage vivant : Pinchot, la modernité de la gestion durable

La pensée de Pinchot évolue au fil du temps. D’abord centrée sur la production de bois, elle s’élargit progressivement à la protection des sols, de l’eau, de la faune et de la flore, après son limogeage de l’US Forest Service, début 1910, par le successeur de Theodore Roosevelt à la Présidence des USA. Il intègre les avancées de l’écologie scientifique, reconnaît la complexité des écosystèmes et prône une gestion multifonctionnelle des forêts. Il s’ouvre à la dimension récréative et esthétique de la nature, sans jamais renier l’importance du développement économique.

L’héritage de Pinchot est complexe. Longtemps éclipsé par la figure lyrique de John Muir, il revient aujourd’hui au premier plan, à l’heure où la gestion durable des ressources et la conciliation des intérêts économiques, sociaux et environnementaux sont plus que jamais d’actualité. Pinchot n’est ni un idéaliste rêveur, ni un matérialiste cynique : il incarne un idéal pragmatique, capable de compromis sans renoncer à l’exigence morale. Sa vie, marquée par l’engagement, l’innovation et la fidélité à ses valeurs, offre un modèle inspirant pour les générations futures.

En définitive, Gifford Pinchot apparaît comme un « charpentier efficace de l’argumentation », un bâtisseur d’institutions et de politiques, mais aussi un penseur visionnaire, dont la modernité de la réflexion n’a rien perdu de sa pertinence. Sa redécouverte invite à repenser la place de l’homme dans la nature, à conjuguer science, éthique et démocratie, et à ouvrir, selon sa propre formule, « de nouvelles voies » pour un avenir durable.

Principales publications de Gifford Pichot (ou à son propos)

Une grande majorité des ouvrages mobilisés pour écrire la présente notice ont été scannés par différentes institutions américaines et sont en libre accès sur internet : l’adresse des sites où le lecteur peut les consulter est indiquée après les références de l’ouvrage. Certains autres articles n’ont jamais été publiés que sur internet et ne sont pas paginés.

BARTHOD (C.), Redécouvrir Gifford Pinchot, RFF, 2015, n°1, pp 53-75
BARTHOD (C.), Gifford Pinchot (1865-1946), in Le Dictionnaire de la pensée écologique, coordonné par Dominique Bourg et Alain Papaud, avec plus de 350 articles, Editions PUF, 2015, 1120 pages
MILLER (C.). — Gifford Pinchot and the making of modern environmentalism. — Island Press, 2001. — 384 p. PINCHOT (G.). — A primer of forestry. Part I : the forest. — Washington : Government Print Office, 1900. — 88 p. — [En ligne] disponible sur : http://catalog.hathitrust.org/Record/008596781.
PINCHOT (G.). — A primer of forestry. Part II : practical forestry. — Washington : U.S. Dept. of Agriculture, 1909. — 48 p. — [En ligne] disponible sur : http://catalog.hathitrust.org/Record/011391317.
PINCHOT (G.). —Arbour day Proclamation. In : Arbour day and bird day (April 13 & 20, 1923). — Commonwealth of Pennsylvania, Department of public instruction, 1923. — 31 p. — [En ligne] disponible sur : https://archive. org/details/arbordaybirddaya00penn.
PINCHOT (G.). — Biltmore forest, The Property of Mr. George W. Vanderbilt ; an Account of Its Treatment, and the, Results of the First Year’s Work, 1893. — General Books LLC (réimpression par Cambridge Scholars Publishing en 2010). — 34 p. — [En ligne] disponible sur : http://catalog.hathitrust.org/Record/002006337.
PINCHOT (G.). — Breaking new Ground. — New York : Harcourt Brace Jovanovitch, Inc., 1947. — Island Press, 2013. — 542 p.
PINCHOT (G.). — Conservation as a foundation of permanent peace. — Nature, volume 146, No. 3693, 1940, pp. 183-185. — [En ligne] disponible sur : http://www.foresthistory.org/publications/fht/fhtspringfall2001/ pinchotpeace.pdf.
PINCHOT (G.). — Government forestry abroad, by Gifford Pinchot. II. The present condition of the forests on the public lands, by Edward A. Bowers ... III. Practicability of an American forest administration, by B.E. Fernow. — [Baltimore] : American economic association, 1891. — 101 p. (article Pinchot : pp. 5-54). — [En ligne] disponible sur : http://catalog.hathitrust.org/Record/001507112
PINCHOT (G.). — Just Fishing Talk, 1936. — 238 p. — [En ligne] disponible sur : http://catalog.hathitrust.org/ Record/001508244.
PINCHOT (G.). — The Adirondacks spruce, a study of the forest in the Ne-Ha-Sa-Ne Park with tables of volume and yield and a working-plan for conservative lumbering. — New York : The Critic Co, 1898. — 157 p. — [En ligne] disponible sur : http://catalog.hathitrust.org/Record/012257693
PINCHOT (G.). — The conservation of natural resources. — Washington : U.S. Dept. of Agriculture, 1908. — 12 p. — [En ligne] disponible sur : http://catalog.hathitrust.org/Record/011391300.
PINCHOT (G.). — The fight for conservation. — New-York : Doubleday, Page and Co, 1910. — 152 p. — [En ligne] disponible sur : http://catalog.hathitrust.org/Record/001312819.
PINCHOT (G.). — The power monopoly, its make-up and its menace. — Milford, Pa., 1928. — 256 p. — [En ligne] disponible sur : http://catalog.hathitrust.org/Record/009986662.
PINCHOT (G.). — The training of a forester. — Philadelphia : J.B. Lippincott, 1914. — 149 p. — [En ligne] disponible sur : http://catalog.hathitrust.org/Record/003525746
PINCHOT (G.). — The Training of A Forester ; revised edition. — Philadelphia : J.B. Lippincott Co., 1937 (cité dans Char Miller, Making of modern environmentalism, 2001).
PINCHOT (G.). — The Use of National Forests, U.S Department of Agriculture, Forest Service, 1907. — [En ligne] disponible sur : http://www.foresthistory.org/ASPNET/Publications/Use_of_Natl_For/
PINCHOT (G.). — To the South seas. The cruise of the schooner Mary Pinchot to the Galapagos, the Marquesas, and the Tuamotu Islands, and Tahiti. — 1930. — 270 p. — [En ligne] disponible sur : http://catalog.hathitrust. org/Record/009063371.
PINCHOT (G.), ASHE (W.W.). — Timber trees and forests of North Carolina. — Winston, M.I. & J.C. Stewart, public printers, 1897. — 227 p. — [En ligne] disponible sur : http://catalog.hathitrust.org/Record/001507590.
PINCHOT (G.), GRAVES (H.S.). — The white pine : a study, with tables of volume and yield. — New York : Century, 1896. — 102 p. — [En ligne] disponible sur : http://catalog.hathitrust.org/Record/002005047.
PINCHOT INSTITUTE FOR CONSERVATION. — Gifford Pinchot. — [En ligne] disponible sur : http://www.forest history.org/ASPNET/Places/GreyTowers/FS-327_GiffordPinchot.pdf.
Proceedings of the Conference of Governors in the White House, Washington D.C., May 13-15, 1908.—Government Printing Office, 1909. — 429 p. [En ligne] disponible sur : https://archive.org/details/ proceedingsofcon00confuoft.


Par Christian Barthod


[1] La différence principale entre la préservation et la conservation réside dans la place accordée à l’être humain et le niveau d’intervention sur la nature :
• La préservation est une approche biocentrée qui vise à protéger la nature pour elle-même, en dehors de toute influence humaine. L’objectif est de garder les écosystèmes intacts, « sauvages » (la wilderness), et à l’écart de l’exploitation économique ou des modifications humaines. C’est le modèle promu par John Muir dans la création des grands parcs nationaux américains comme Yellowstone, où l’humain n’est qu’un visiteur de passage.
• La conservation est une approche anthropocentrée raisonnée, qui intègre l’être humain et promeut une gestion durable et équilibrée des ressources naturelles. L’activité humaine (comme l’exploitation forestière régulée, l’agriculture raisonnée ou la pêche) est permise et encadrée pour garantir le renouvellement des milieux sur le long terme. C’est le modèle promu par Gifford Pinchot (gestion raisonnée des forêts publiques aux États-Unis). Choisi par Pinchot, le nom de « conservation » fut le produit d’une réflexion en petit groupe, et choisi pour en faire un objet politiquement porteur.
Ceci explique que, au départ, les différences entre « conservation » et « préservation » ne sont pas aussi tranchées qu’aujourd’hui, Pinchot, promoteur de la « conservation », parlant aussi de « préservation » et Muir, porte-parole de la « préservation », parlant aussi de « conservation ». La double accroche de la pensée de Pinchot avec la demande sociale et l’état de la science, caractéristique de son approche « utilitariste », fut pour lui un facteur permanent d’évolution, trop souvent sous-estimé. Comme sa femme Cornelia le répéta, Pinchot était très conscient que les batailles de demain seront différentes des batailles d’hier, et qu’il existe un besoin incontournable de « revitaliser » à chaque génération l’approche de la conservation.

[2] Publié en 1907 pour structurer et promouvoir l’approche qui doit guider le jeune Service forestier américain, « The Use of National Forests », appelé familièrement « The Use Book », insiste notamment sur la protection de la productivité biologique, mais aussi sur le bien-être des populations locales et des travailleurs en forêt.

[3] Un forestier nord-américain, Walter Lowdermilk (1888-1974) énonça en 1939 ce qu’il appela le XIème commandement, par référence au Décalogue, pour compléter les devoirs de l’homme envers son Créateur et envers les autres hommes par les devoirs de l’homme vis à vis de la nature. Il introduisit à cette occasion le concept de « stewardship », appelé à un grand avenir dans la définition des relations entre l’homme et la nature. Proprement intraduisible en français, ce terme insiste sur le devoir moral de l’homme vis-à-vis de la nature, tout en associant l’idée de prestation de service, une connotation juridique de tutelle vis à vis d’un "mineur" incapable de se défendre seul, ainsi qu’un net arrière-plan religieux qui se réfère à l’image du Bon Pasteur.

[4] Le dernier combat de Gifford Pinchot fut pour faire reconnaître « la conservation comme fondement d’une paix permanente », en rappelant que beaucoup de guerres trouvent leur origine dans le besoin ou la volonté de certains peuples d’accéder à des ressources naturelles, et en défendant l’idée d’un inventaire de ces ressources naturelles et de leur protection, ainsi qu’un principe de « distribution » et « d’accès équitable » aux ressources naturelles. L’idée fut reprise par le président Truman : la première conférence des Nations unies sur la conservation des ressources naturelles eut lieu en 1949, à New York, réunissant environ 700 personnes de 48 pays. La dernière trace internationale de l’influence posthume de Pinchot fut la pression américaine qui conduisit à rebaptiser en 1956 l’Union internationale pour la protection de la nature, créée en 1948 à Fontainebleau, en Union internationale pour la conservation de la nature et des ressources naturelles (UICN).


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