Né le 19 décembre 1833, Charles Beauquier est considéré comme le « Voltaire de Besançon [1] », sa ville d’origine, tant ses centres d’intérêt étaient nombreux. Outre ses activités d’auteur folkloriste, de journaliste et d’homme politique, il est également un militant engagé dans la protection de la nature, à une époque où les considérations paysagères dominaient les mobilisations et les premières lois de protection [2]. Charles Beauquier donne ainsi son nom à la loi du 21 avril 1906 sur la protection des sites et monuments naturels de caractère artistique, texte qui inaugure la politique des sites classés en France.
Bien qu’il s’installe à Paris pour étudier le droit, puis pour réaliser une thèse à l’École des chartes sur l’agriculture à l’époque des Francs, ce fils d’un comptable de lycée conserve un fort attachement à sa région natale, la Franche-Comté. Cet engagement régionaliste se manifeste d’abord dans son œuvre d’écrivain folkloriste. De nombreux ouvrages publiés par Charles Beauquier portent notamment sur la musique et les chansons populaires, à l’image de son livre Les Musiciens franc-comtois (1887). Dans l’introduction de ses Chansons populaires recueillies en Franche-Comté (1894), il estime que « l’on peut rencontrer des sources de jouissance dans un art naïf, plus près de la nature [3] ».
Beauquier est aussi un homme politique. Conseiller général du Doubs et conseiller municipal à Besançon, il abandonne ensuite ces mandats pour se consacrer à la députation du Doubs à partir de 1880. Membre du Parti radical, très anticlérical dans ses propositions à la Chambre des députés, Charles Beauquier nourrit en outre un projet de décentralisation. Celui-ci fait écho à son engagement au sein de la Fédération régionaliste française, principale organisation promouvant le régionalisme en France au début de la Troisième République. En 1902, le député Beauquier propose un projet de création de régions administratives. Il constitue ainsi un cas emblématique de ces députés radicaux de province, « solidaires des problèmes de leur région et décidés à résister aux empiétements du centralisme parisien [4] », alors promu par les dirigeants du Parti radical restés fidèles au jacobinisme.
L’attachement de Charles Beauquier à sa région explique sans doute son engagement dans la défense d’un site naturel assimilé à un patrimoine local : la source du Lison. L’affaire est bien connue [5]. Elle remonte à 1899, lorsqu’un industriel projette d’installer une usine hydroélectrique au niveau de cette source, située sur la commune de Nans-sous-Sainte-Anne. Ce projet suscite l’opposition de la commune et des habitants. Les défenseurs du site font alors appel à leur député. Le 28 mars 1901, tandis que la mobilisation se poursuit à Nans-sous-Sainte-Anne, Charles Beauquier dépose un premier projet de loi ayant pour objet la protection des sites pittoresques. Réputé pour ses talents d’orateur, il souligne « une contradiction choquante entre les encouragements de toutes sortes que l’État donne aux beaux-arts (…) et cette indifférence barbare dont il fait preuve à l’égard des beautés naturelles [6] ». Si ce projet, inspiré de la législation de 1887 sur les monuments historiques, n’aboutit pas avant la fin de la législature, il montre que son auteur inscrit désormais son action à l’échelle nationale.
Alors qu’il est engagé localement dans la défense de la source du Lison, site emblématique de sa région natale, Charles Beauquier change de dimension. À la fin de l’année 1901, il prend la tête d’une toute nouvelle association : la Société pour la protection des paysages de France (SPPF). Fondée durant l’été par le poète Jean Lahor, autre pionnier de la protection des paysages français, elle est au départ présidée par le poète Sully Prud’homme. Malade, ce dernier n’occupe le poste que quelques mois. Charles Beauquier apparaît alors comme un successeur naturel pour le remplacer. Engagé lui-même dans la défense d’un site, la source du Lison, il vient de déposer un premier projet de loi au Parlement et répondait ainsi au programme d’action que s’était donné l’association.
En attendant l’aboutissement de ce projet, et en qualité de président de la SPPF, Charles Beauquier est amené à soutenir diverses mobilisations en France. Le 5 février 1903, il adresse une lettre au préfet des Côtes-du-Nord (actuelles Côtes-d’Armor) afin de l’alerter sur les « dégradations irréparables » commises par des carriers à Perros-Guirec. Il demande alors une intervention pour protéger les beaux rochers de cette région touristique, où nombre de villégiateurs sont des peintres et des poètes [7]. Le 7 septembre 1905, il écrit cette fois une lettre au Figaro pour dénoncer des coupes d’arbres dans le bois de Boulogne. Son argumentaire présente des accents hygiénistes, soulignant la nécessité de disposer de parcs urbains afin que la population puisse respirer le bon air [8].
Exercer la présidence de la SPPF permet aussi à Charles Beauquier de côtoyer d’autres acteurs jouant un rôle central dans le mouvement de protection des paysages français au tournant des XIXe et XXe siècles. C’est notamment le cas du Touring Club de France, qui décide en 1904 de créer des comités des sites et monuments pittoresques dans chaque département français afin de recenser, protéger et mettre en valeur des curiosités naturelles assimilées à des richesses touristiques. Cette action est pilotée par un comité national que Charles Beauquier intègre en qualité de vice-président [9]. Cela illustre les réseaux que tissent entre eux les acteurs engagés dans la protection des sites.
Le principal objectif de Charles Beauquier, de la SPPF et d’autres acteurs comme le Touring Club de France est de doter la France d’une législation nationale destinée à protéger les paysages remarquables. Jusqu’alors, les mesures existantes restent ponctuelles, comme les séries artistiques de Fontainebleau mises en place en 1861. Dans l’affaire du Lison, la protection du site n’a été possible que parce que le tribunal de Besançon s’est appuyé sur la loi de 1898 relative au régime des eaux. Il faut attendre la loi du 21 avril 1906, dite « loi Beauquier », pour qu’une législation nationale de protection des sites d’intérêt artistique voie le jour. Cette loi ne reprend toutefois pas intégralement le projet déposé par Beauquier en mars 1901, mais résulte d’une synthèse des propositions formulées par plusieurs acteurs, notamment le Touring Club de France et le député du Finistère Louis Dubuisson. À partir de 1906, des commissions départementales des sites sont créées afin d’identifier les sites à classer et de transmettre les dossiers à l’administration des Beaux-Arts. Charles Beauquier participe lui-même à la commission départementale des sites du Doubs, l’une des plus actives du pays [10].
L’engagement de Charles Beauquier dans la protection des paysages n’est toutefois pas seulement une affaire locale ou nationale. En effet, le début du XX ? siècle est marqué par une dynamique internationale de réflexions et d’interventions [11]. Beauquier s’inscrit lui-même dans ces réseaux internationaux. Il n’hésite pas à mettre en avant les réussites françaises, tout en cherchant à s’inspirer des expériences étrangères. Du 17 au 20 octobre 1909, il préside ainsi le Premier Congrès international pour la protection des paysages [12], qui se tient au Musée social, à Paris. Il y intervient aux côtés d’autres acteurs européens, comme Hugo Conwentz, qui occupe alors le poste de conservateur des monuments naturels de Prusse.
Néanmoins, Charles Beauquier a conscience qu’il faut aller plus loin que la loi du 21 avril 1906. D’une part, comment prendre soin des nombreux paysages qui ne sont pas inclus dans les périmètres des sites classés ? L’ambition de Charles Beauquier et de la SPPF est de créer un « code des paysages » [13]. Ce code engloberait la loi du 21 avril 1906, ainsi que celle du 15 juin 1906 sur les distributions d’énergie électrique, au sein de laquelle Charles Beauquier a obtenu l’intégration d’un article sur le respect du paysage [14]. Figure aussi dans ce code des circulaires ministérielles, ainsi que d’autres projets de loi que le député du Doubs vient de déposer au Parlement, qu’il s’agisse de la réglementation de l’affichage — projet qui aboutit en 1910 — ou encore des plans d’extension des villes, repris après la guerre par un autre député. D’autre part, Beauquier a conscience des faiblesses de la loi du 21 avril 1906, notamment lorsqu’il s’agit de faire face à des propriétaires opposés au classement. Poursuivant son activité législative, il dépose en 1913 un premier projet de réforme [15]. Il faut toutefois attendre la loi du 2 mai 1930 et l’intégration d’autres réflexions pour que cette démarche, initiée par Beauquier, connaisse un aboutissement.
L’année 1914 marque en effet une interruption dans la remarquable action législative de Charles Beauquier. Son mandat de député prend fin et le déclenchement de la Première Guerre mondiale entraîne un ralentissement des nombreux projets entrepris. Beauquier conserve cependant la présidence de la SPPF jusqu’à son décès, le 12 août 1916, à l’âge de quatre-vingt-deux ans. Le député Honoré Cornudet, qui reprend le flambeau sur le terrain législatif — au point de donner son nom à la loi de 1919 sur les plans d’extension et d’aménagement des villes —, le remplace également à la tête de l’association. Cette dernière, dans un article nécrologique, rend hommage à l’ancien député du Doubs et propose d’inscrire sur une couronne de fleurs l’épitaphe suivante : « À Charles Beauquier, le paysage reconnaissant [16] ».
[1] Jean Pinard, « Charles Beauquier, journaliste et député », in : Noël Barbe (dir.), Les mondes de Beauquier, Besançon, Éditions du Sekoya, 2015, p. 61. Cet ouvrage présente les différentes facettes de la vie de Charles Beauquier. Nous y avons emprunté plusieurs informations importantes.
[2] Pierre Cornu, Stéphane Frioux et al., Les natures de la République. Une histoire environnementale de la France (1870-1940), vol. 2, Paris, La Découverte, 2025. Dans cet ouvrage, voir le chapitre 6 intitulé « De l’amour du paysage à la protection de la nature ».
[3] Charles Beauquier, Chansons populaires recueillies en Franche-Comté, Paris, Émile Lechevalier et Ernest Leroux, 1894, p. 3.
[4] Serge Berstein, « Le Parti radical et le problème du centralisme (1870-1939), in : Christian Gras et Georges Livet (dirs.), Régions et régionalisme en France du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Presses universitaires de France, 1977, p. 225.
[5] Bernard Barraqué, « La source du Lison (ou les limites historiques du droit de l’environnement en France) », Revue juridique de l’environnement, n°4, 1991, p. 465-471.
[6] « Proposition de loi ayant pour objet la protection des sites pittoresques, présentée par M. Charles Beauquier, député du Doubs », le 28 mars 1901. In : Journal officiel de la République française. Documents parlementaires. Chambre des députés, imprimerie du Journal officiel, année 1901.
[7] Archives départementales des Côtes-d’Armor, cote : 4T12. Lettre de Charles Beauquier au préfet, le 5 février 1903.
[8] Lettre de Charles Beauquier au journal Le Figaro, le 6 septembre 1905, retranscrite dans le Bulletin de la Société pour la protection des paysages de France, numéro d’octobre 1905, p. 56 - 57.
[9] Bulletin de la Société pour la protection des paysages de France, numéro d’avril-septembre 1904, p. 25-30.
[10] Archives départementales du Doubs, 4 T 52 - Sites et monuments naturels. Commission départementale des Sites et Monuments Naturels du Doubs. Procès-verbaux des séances (1906-1927).
[11] Liugi Piccioni « L’influence de la France dans la protection de la nature en Italie au début du XXe siècle », in : Charles-François Mathis et Jean-François Mouhot (dirs.), Une protection de l’environnement à la française ? Ceyzérieux, Champ Vallon, 2013, p. 97 - 101.
[12] Raoul de De Clermont, Fernand Cros-Mayrevieille et Louis De Nussac, Le Premier congrès international pour la protection des paysages. Compte rendu revu et annoté, édité par la Société pour la protection des paysages de France, 1910.
[13] L’expression est régulièrement utilisée par la SPPF dans ses publications afin de qualifier l’œuvre législative de Charles Beauquier.
[14] « Proposition de loi relative aux distributions d’énergie », séance du 26 février 1906 lors de laquelle est adopté l’amendement Beauquier, in : Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Chambre des députés, imprimerie du Journal officiel, année 1906.
[15] Dépôt du projet de loi par Charles Beauquier lors de la séance du 28 février 1913, in : Journal officiel de la République française. Documents parlementaires. Chambre des députés, imprimerie du Journal officiel, année 1913.
[16] Anselme Changeur, « Nécrologie de Charles Beauquier », Bulletin de la Société pour la protection des paysages de France, numéro de novembre 1916, p. 1 - 3.